La sonnerie stridente du téléphone retentit pendant cinq bonnes minutes dans les bureaux du troisième étage du Lockhood Chronicles. Puis le bruit cessa laissant l’étage aussi silencieux qu’un cimetière. Une machine à écrire commença son bal de cliquetis rythmé par le ding de fin de ligne. Quinze mots à la minute, je n’aurais jamais pu être secrétaire. A ce rythme là, j’y suis encore dans une semaine. Et tout ça pour un malheureux accident. Un incendie involontaire. Ces mecs pleins aux as n’ont que ce qu’ils méritent. Toujours à chercher à faire mieux que son voisin. La plus belle maison décorée pour noël. Tout ça pour aboutir à une mort. Lydie Swanson, pauvre femme. A peine trente ans et déjà froide comme un glaçon et son mari qui risque la prison pour homicide involontaire sur la personne de sa femme. Enfin, ça me change des chats perchés sur les arbres et les meetings de la mairie.
Le doux tintement du téléphone vint réveiller mes tympans en les déchirant de façon tout à fait mal appropriée.
- Tim Restler, Lockhood Chronicles, j’écoute.
- Monsieur Restler, j’ai des informations très importantes à vous communiquer.
- Qui êtes-vous ?
- Ce n’est pas important. Vous voulez un scoop ou pas ?
- A quel sujet ?
- C’est très dangereux.
- Oui, mais c’est à quel sujet ?
- Retrouvez-moi au Palace Theatre à 19h00. Prenez un billet pour le film « Simmon’s Vision ». Et asseyez-vous au siège Cinq rangée C.
- Allez-vous me dire de quoi il retourne ?
- A toute à l’heure.
- Monsieur, Monsieur….
Ces informateurs anonymes. Mon instinct me dicte de me rendre à ce rendez-vous, alors que ma conscience de crie de rester loin de cette affaire qui semble se dessiner. Mais rien n’est sûr quand à la qualité des renseignements que l’on va me donner. Enfin, la curiosité est un vilain défaut me disait les bonnes sœurs à l’orphelinat. Je n’ai jamais pu les sacquer ces bonnes sœurs avec leur vie bien tracée et leur croyance inutile en une entité impalpable. 18h15. Hum, le Palace Theatre est à 15 minutes à pieds. Je vais en profiter pour m’arrêter chez John’s Liquor. Ca me fera oublier cette connerie de boulot.
J’enfilais mon trench coat et vissait mon eternel chapeau sur mon crâne en descendant les quelques marches qui me séparaient encore de la sortie. Le temps était étrange aujourd’hui, il était trop humide et trop lourd pour ne pas devenir un orage violent. Ce ne serait pas un mal d’ailleurs, cela aurait au moins le mérite de nettoyer cette ville pleine d’une puanteur infâme et viciée. Cornish Street était vide. Je n’eu pas à attendre bien longtemps, la pluie commençait à tomber lentement sur les trottoirs, formant des rigoles pour emmener loin de la surface ces tas d’immondices. Je remontais mon col en enfonçant un peu plus mon chapeau, me donnant l’allure d’un Bogart au format allumette. Des tonnes de questions m’assaillaient : Ce rendez-vous tenez vraiment le coup ? Ma carrière allait-elle enfin décoller ? Et pourquoi pleut-il à chaque fois que je sors? Ces informateurs anonymes ne me plaisent pas, ils puent, ils coûtent cher et ils ne sont pas sûrs.
La clochette du John’s Liquor tinta lorsque je poussais la porte.
- Salut John !
- Tim. Quel temps de chien !
- M’en parle pas.
- Tu vas où ? T’es pas sensé travailler ?
- Lâche-moi, John, j’ai rencard au cinéma.
- J’espère qu’elle est bien roulée parce que Mike risque de t’assassiner.
- C’est pour le boulot.
- Oui, Tim, c’est ce que je dis à ma femme quand je vais dans un strip.
- Mais, c’est vraiment pour le boulot. Putain, mais pourquoi je me justifie. File moi une mignonne de bourbon.
- Calme-toi Tim, c’est bon. Tiens, 3 dollars…
- 75, je sais. Tiens garde la monnaie John.
- Merci, Tim. Fais attention à toi.
- Ne t’inquiète pas si je me fais agresser, je pourrais toujours me souler pour ne rien sentir.
- Y en a un seul pour sortir des conneries comme ça. A plus tard.
- Yep, à plus.
La gorgée de bourbon me donna du cœur à l’ouvrage et me fit oublier la pluie. Putain de boulot, putain de vie. Le Palace Theatre était en vue, personne devant. J’aurais pu m’en douter. L’ouvreuse me demanda dix dollars pour un billet. Echange de bon procédé ? Un billet contre un billet. La vie est de plus en plus chère. La salle était déjà à moitié remplie. Les spectateurs, callés au fond de leur fauteuil, étaient disposés de façon éparse. Je trouvais ma place sans trop de soucis puisque ma rangée était vide. Je m’assis tranquillement, attendant patiemment mon « rendez-vous ». Le projectionniste lança la bobine, la salle s’assombrit et une musique criarde vint crever les tympans de l’auditoire. Rien de plus désagréable. L’image commença par un gros plans sur un chapeau ayant connu bien d’autres aventures. Un regard se dessina dans l’ombre du chapeau.
- Vous êtes seul monsieur Restler ?
Je tentais de me retourner mais un morceau d’acier collé contre ma nuque me fit changer d’avis.
- Ne vous retournez pas monsieur Restler.
- Vous m’en avez dissuadé.
- Vous aimez le cinéma ?
- Vaguement, je n’ai pas le temps d’y aller.
- Vaguement ? Vous êtes journaliste avec un langage comme ça ?
- Ecoutez, monsieur qui-que-vous-soyez, je n’aime pas que l’on me dérange lorsque je tape un article or, c’est ce que vous avez fait. Alors, si c’est pour parler cinéma et vocabulaire, c’est pas la peine. J’ai d’autres chats à fouetter.
- Vous ne voulez pas un scoop ? Sortir des colonnes de fait divers ?
C’est vrai que l’offre était alléchantes, mais dans quel mérdier allais-je me retrouver. Courir après des chimères, je l’ai déjà fait et ça ne me passionne pas vraiment.
- Vous savez, c’est mon patron qui décide de ce qui est un scoop et de ce qui ne l’est pas. Moi je fais le premier tri. Alors je ne peux rien vous promettre. Balancez les infos.
- J’ai en ma possession une copie du carnet noir appartenant à Don Spagiano. Il contient les noms et les montants des pots de vin versés. Il ya quelques cadavres aussi. Etes- vous intéressé ?
- Qu’est-ce qui me prouve que le contenu de ce carnet est vrai ?
- Je ne peux en aucune façon vous le prouver mais les informations sont sûres.
- Ok ! Très bien. Combien ?
- Rien du tout, la où je vais, je n’ai besoin de rien.
- Vous cherchez à laver votre conscience.
- Mon âme est aussi pourrie que cette ville. Je ne veux pas de pardon. De toute façon, dans moins d’un mois, vous écrirez mon nom dans la rubrique nécrologique. Tenez, prenez le carnet. Je vais partir en premier, profitez de la fin du film, un billet à dix dollars ça se savoure. Ne tentez pas de me suivre, croyez moi, je sais faire disparaître les preuves. Voilà monsieur Restler, faites attention à vous et surtout ne faites pas trop de vague avant la parution de l’article.
- Attendez, pourquoi moi ? C’est vrai quoi, il y a des journalistes plus importants que moi dans cette ville.
- Votre nom n’est pas dans le carnet, et nous avons le même prénom.
Le morceau d’acier se décolla lentement de ma nuque laissant respirer cette partie de mon corps qui commençait à se demander si elle n’allait pas partir en flamme. Il avait raison, payer dix dollars pour venir voir un vieux film de mafieux avec des méchants plus vrais que nature. Un cigare au coin des lèvres, un désert, un flingue et une pelle. Quelle action dramatique ! La pulpeuse blonde allait tomber amoureuse du flic sale et ronchon. Encore un navet du septième art gravé dans les annales pour longtemps. J’attendis sagement le générique de ce navet sans fin m’endormant tranquillement tous les quarts d’heure. La musique de fin me fit sauter sur mon siège, la salle était vide, l’image commençait à clignoter avant l’extinction du projecteur. Il était temps d’y aller. Ma montre gousset indiquait 20h30, ma gorge était sèche, et l’envie de retourner au journal m’était aussi agréable qu’une chaude pisse. En sortant du Palace Theatre, mes yeux furent irrésistiblement attirés par la devanture verte du Cork Lane, où un double scotch m’attendait au fond du bar. Les volutes bleutées de fumée et l’éclairage très tamisé rendez l’atmosphère très intimiste voire secrète.
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